jeudi 8 décembre 2016

Le témoin part 2

            Cette nuit-là, Tijan ne parvint pas à dormir. Il ne pouvait pas le pauvre var la scène d’épouvante dont il avait été témoin se déroulait comme un mauvais film sans fin dans son cerveau encore en état de choc : les cris bestiaux, le corps mutilé baignant dans une marre de sang et le sourire triomphant de son assassin qui avait été son amant. Ajouté à cela la voix de l’home martelant son offre contre son silence retentissait sans cesse dans ses oreilles bourdonnantes, Tijan voulait croire qu’il avait fait un affreux cauchemar mais la froideur du trousseau de clefs entre ses doigts fébriles affirmait le contraire. Aussi, il passa la nuit assis dans une vase boueuse, le dos contre le tronc d’un arbre mort, ses grands yeux hangars farfouillant dans la nuit en quête de vaines réponses.
           Avant le lever du soleil, il prit sa décision : après s’être fait une toilette sommaire dans une fontaine publique crasseuse, il se rendit à pieds à Morne Calvaire. C’était une longue distance d’au moins dix km qu’il parcourut à pieds, n’ayant pas les moyens de payer le transport public. À son passage, les gens plus nantis sont surpris de voir un jeune inconnu à demi-vêtu dans ce cartier aisé résidentiel. Certains d’entre eux le toisaient en émettant des commentaires peu élogieux à son égard, d’autres n’osaient même pas le regarder et pressaient le pas pour s’éloigner de lui comme s’il avait la peste. Tijan ne se découragea pas. Il suivit l’itinéraire qui devait le mener jusqu’à l’adresse inscrite sur le trousseau de clefs. Une vingtaine de minutes plus tard, trempé de sueur, assoiffé et les pieds en feu, il sonna à la porte imposante d’une grande maison dissimulée au fond d’une longue cour dissimulée par une rangée de pins taillée et des haies fleuries soigneusement entretenues. La porte s’ouvrit sur une femme du troisième âge avec le visage buriné, creusé de plusieurs rides répondit qui le dévisageait d’un air hautain et d’un regard froid. Elle le scruta minutieusement de la tête aux pieds. Tijan, mal à l’aise et dérouté, lui tendit le trousseau de clefs sans prononcer le moindre. Réaction qui lui glaça le sang, la vielle femme sourit avec un rictus sur les lèvres de manière inattendue.  Sans un mot, elle l’introduit dans la maison. Devant l’étalage des grandes pièces luxueuses et meublées qui défilaient devant ses yeux, Tijan resta abasourdi. Voyant sa stupeur, l’expression de la vieille gouvernante s’adoucit avant qu’elle le prenne par le bras pour le guider vers un escalier en colimaçon qui menait à l’étage supérieur. Les chambres dégageaient une ambiance  luxueuse et confortable presque honteuse qui dépassaient tout ce qu’il avait imaginé. Tantine, ainsi se nommait la gouvernante, lui montra la chambre des maitres où il s’installa. Après des explications brèves d’une voix grave et ferme, Tantine tourna les talons en lui disant que le déjeuner serait servi à dix heures. Pour la première fois de sa vie, Tijan s’offrit un bain moussant parfumé d’huiles essentielles digne des rois comme dans un conte des milles et une nuits. Pour la première fois de sa vie, il prenait plaisir à se baigner cacher dans une vraie salle de bain, loin des regards inquisiteurs de badauds ou de sans-abris tels que lui. Une heure plus tard, il descendit à la salle à manger vêtu d’un peignoir de soie noir, chaussé de sandales de cuir. Il sentait la lotion après rasage; c’était à peine s’il avait reconnu son image dans les multiples miroirs dans la salle de bain. La cuisinière, une dame au teint basané et le visage souriant l’invita à prendre place à une table majestueuse garnie de victuailles alléchantes : une omelette épicée avec des morceaux de saucisse, des pommes de terre fournées accompagnées de lard fumé et une salade verte. Trop content de cet étrange coup du destin, il mangea copieusement puis songea à explorer davantage la maison plus tard.
            En fin d’après-midi, un monsieur en complet-cravate vint le rendre visite. Tijan était dans sa chambre à ce moment-là entrain d’essayer les vêtements dignes d’un magazine de mode mis à sa disposition dans la garde de robe; Tantine vint lui annoncer qu’un visiteur l’attendait au rez-de-chaussée. Commençant à s’habituer à ces rebondissements, il rejoint posément la personne en question en chemise en manche courte Lacoste, pantalon habillé noir et chaussures vernies. L’homme s’était confortablement installé au salon pour fumer un gros cigare cubain. Son regard s’éclaira dès qu’il vit Tijan.
-Jean mon ami tu es d’un chic! S’exclama t-il émerveillé. Tu viens toujours au gala de bienfaisance à l’hôtel Montana?
-Je te demande de m’excuser Paul mais cela m’est complètement sorti de la tête avec tout le travail que je gérais cette semaine.
   Cette fois-ci, ce fut le comble de l’ahurissement : lui qui n’avait jamais prononcé le moindre mot français correctement dans sa vie, il s’exprimait impeccablement dans la langue de Shakespeare et de Molière. Pire encore, il se sentait parfaitement à l’aise dans son nouveau rôle d’homme d’affaire fortuné comme s’il en avait toujours été ainsi toute sa vie. Cet inconnu qui se disait son ami semblait vraisemblablement l’accepter.
-Allons donc! Reprit le dénommé Paul Monestime. Tu risques de briller par ton absence. Sans parler de la ravissante Lyse Beaubrun qui sera des nôtres.
-Je vais prendre une veste, consentit Jean.
        Les deux hommes se rendirent à l’hôtel Montana, situé dans le quartier huppé de Pétion-ville; la salle de réception était bondée et l’atmosphère était très festive. Pour la première fois dans son rôle d’homme riche, monsieur Jean Larochelle -car les gens l’appelaient ainsi au passage pour le saluer chaleureusement- se sentait mal à l’aise. Il l’avoua à son ami qui répondit dans un rire bruyant :
-Tu n’as jamais aimé les endroits grouillés de monde.
      Alors se contenta de répondre poliment mais laconiquement aux personnes qui l’interpelèrent avant de balayer la pièce environnante d’un regard inquisiteur. Des personnes, verres de vin ou de champagne, verre de bière en mains, bavardaient debout à voix contrôlée, magnifiquement vêtus avec un sourire pourfendant leur visage noble; certaines étaient confortablement installées dans des fauteuils placés de manière stratégique pour favoriser la discussion. Des couples dansaient sur une piste de dance installée au milieu de la pièce éclairée par une lumière tamisée et des minis projecteurs multicolores pour créer une ambiance de discothèque. Malgré tout cela, les gens semblaient mesurer leurs faits et gestes comme pour respecter un protocole social qui était approuvé par tous et chacun. Son regard qui continuait à se promener sur ce beau monde impersonnel s’arrêta tout à coup sur une silhouette brune voluptueuse enveloppée dans une robe fourreau avec un décolleté révélateur. La blancheur de ses dents tranchait sur ses lèvres soulignées par un délicieux rouge carmin, ses cheveux ondulés étaient remontés gracieusement en un chignon lâche qui faisait ressortir ses pommettes. Elle était métisse car son teint était d’une couleur café au lait qui rappelait également une pêche jaune délicieuse. Sa robe lui allait comme un gant, sa beauté audacieuse était à damner un saint. Ses yeux noisette en demi lune bordés de longs cils étaient renforcés par du mascara et son petit nez busqué rehaussait son visage ovale qui captait toute l’attention de Jean. Son regard croisa le sien avant de l’encourager  de venir la retrouver d’un geste gracieux de la main libre de sa coupe de champagne entamé. Il comprit tout de suite qu’il s’agissait de la sulfureuse Lyse Beaubrun. Avec une maitrise inattendue dépourvue de la gêne qui l’avait dominé une partie de la soirée, le jeune homme l’aborda. Elle semblait subjuguer par son charisme et riait délicieusement à chacun de ses anecdotes. Ils s’installèrent sur une table pour deux dans la salle de réception et ne se quittèrent plus de la soirée jusqu’à la tombée de la nuit...

          Depuis lors, les deux tourtereaux ne se quittèrent plus : monsieur Jean Larochelle et mademoiselle Lyse Beaubrun se fréquentaient dans le tout le sens du terme. Ils étaient l’un des couples les plus enviés de la bourgeoisie port-au-princienne* tandis que dans les salons, certaines mauvaises langues disaient qu’il s’agissait d’une relation socioéconomique basée sur des intérêts communs. Le couple multipliait les tête-à-tête, les escapades en amoureux et les sorties mondaines. Ce fut ainsi durant plusieurs semaines qui s’échelonnèrent sur des mois... jusqu’au jour où Lyse lui fait prendre connaissance d’une enveloppe dans laquelle se retrouvait un résultat d’un test médical, plus précisément un test de grossesse ainsi que la photo d’une échographie. Jean fut dans tous ses états ne sachant pas trop comment réagir à une pareille nouvelle, ce qui provoqua la colère noire de Lyse. Sa dulcinée proféra des menaces grossières, s’agitait dans tous les sens, les cheveux ébouriffés et les yeux injectés de sang. Elle cassait quelques objets au passage en visant tant bien que mal son interlocuteur qui sentait le plancher rompre sous ses pieds. À cet instant, elle n’avait rien de la gracieuse Lyse Beaubrun mais d’une Lyse « Beaudiable », diablesse à la beauté fatale qui se déchainait de toute la force de sa rage. Néanmoins, elle se calma aussi promptement lorsque Jean eu le cran de prononcer ces mots, craignant le pire :
-Je vais t’épouser.
    Pour toute réponse, la jeune femme sourit à travers ses larmes et se jeta à son cou tandis que le petit être qui grandissait en elle semblait vouloir faire sentir sa présence dans leur étreinte par des mouvements discrets, presqu’imperceptibles.

           À suivre...
Alexa  Madrexx

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